L'esclavage à la Martinique

REPÈRES HISTORIQUES


1848 et après

Les tergiversations de la Monarchie de Juillet sont balayées par la Révolution de février 1848. La Seconde République nomme une commission chargée d’organiser la fin de l’esclavage, présidée par Schoelcher.

Dès le 4 mars, un décret affirme que « nulle terre française ne peut porter d’esclaves », mais il faut attendre le 27 avril pour que toute une série de décrets précise les modalités de l’abolition et les mesures qui en découlent. Le décret stipule que l’abolition prendra effet deux mois après la promulgation dans chaque colonie, afin de mettre en place les mesures nécessaires à sa bonne application.

Perrinon, commissaire de la République pour la Martinique, chargé d’apporter les décrets dans chacune des colonies, quitte la France le 10 mai, et n’arrive que le 3 juin en Martinique, où il trouve l’émancipation déjà proclamée !

Le 22 mai

En Martinique, dès l’annonce des événements de février, on sait que la liberté est proche. Le progressiste blanc créole, Husson, est directeur de l’Intérieur provisoire, et promeut la politique de la fusion, c’est-à-dire, d’un rapprochement de l’élite blanche avec la nouvelle bourgeoisie de couleur. Toutefois, on observe une fermentation certaine dans les milieux blancs les plus conservateurs, tandis que, dans les ateliers, les esclaves s’impatientent. La crise éclate le 21 mai, après l’arrestation de Romain, esclave de l’habitation Duchamp au Prêcheur. La tension monte, l’adjoint au maire de Saint-Pierre, Pory-Papy, fait relâcher Romain le 22 mai au matin. Tandis qu’en ville, les esclaves restent dans les rues, d’autres remontant sur le Prêcheur se heurtent à une troupe sous les ordres du maire Huc. L’accrochage fait plusieurs morts et blessés parmi les manifestants, tandis qu’un peu plus loin, un groupe d’esclaves massacre le gendre de Huc. Cette flambée de violence au Prêcheur embrase Saint-Pierre. La foule se concentre vers la maison de Sanois, où sont réfugiées des familles de colons parmi les plus honnis. On y met le feu, l’émeute est à son comble.


Le 23 mai aux aurores, le Conseil municipal soumet au gouverneur Rostoland, revenu en tout hâte à Saint-Pierre, une motion en faveur de l’abolition immédiate. Celui-ci proclame dans l’après-midi la fin de l’esclavage à la Martinique, et l’amnistie pour tous les délits politiques survenus pendant ces journées de troubles.


La fête succède immédiatement à la violence dans les rues, et c’est dans ce contexte qu’arrive Perrinon, porteur des décrets du 27 avril, qu’il se résout à publier le 4 juin avec des amendements conséquents.

Les conséquences de l'abolition

L’abolition s’accompagne d’une série de mesures immédiates, les unes en faveur des nouveaux-libres, les autres au profit des anciens maîtres. Désormais, les anciens esclaves jouissent des droits pleins et entiers de citoyens (y compris électoraux), en plus des droits civils, dont le plus immédiat est d’avoir un patronyme, symbole de leur état civil. La série de décrets du 27 avril comprend aussi des mesures pour l’instruction et la protection sociale (enfants, vieillards).

Acte d'individualité de Marie Victoire Schoelcher - Arch. dép. Martinique, 2E10/52

Néanmoins, Schoelcher n’a pas franchi le pas de la réforme foncière, alors que les nouveaux-libres revendiquent la propriété sur leur case et leur jardin. En revanche, la République attribue aux anciens propriétaires une indemnité, pour compenser la perte de la force de travail, leur permettre de faire face à leurs créanciers et injecter le numéraire nécessaire au développement du salariat. Enfin, elle soutient, avec un succès mitigé, le contrat d’association, qui maintient un engagement entre le maître de la terre et le nouveau prolétaire rural. Celui-ci, colon partiaire ou cultivateur « casé » restera étroitement tributaire du propriétaire terrien jusqu’à la fin de l’ère sucrière, dans les années 50.

 

La revendication de l’accès à la terre ressurgira brutalement à l’occasion de l’insurrection du Sud, en 1870, puis de façon récurrente, dans les tentatives du Conseil général pour développer la petite propriété agricole des années 1880 à 1930.


Parallèlement, la crise de la main-d’œuvre incite le régime autoritaire de Napoléon III à soutenir une nouvelle immigration, aux fortes allures de travail forcé, en provenance d’Afrique (les « Congos ») et d’Inde (les « coolies »). Leur présence, bien que combattue par les élites de couleur de la IIIe République, et souvent dénigrée par les travailleurs créoles, a fortement contribué à l’identité culturelle martiniquaise d’aujourd’hui.

 

Maçons et femmes indiennes - Arch. dép. Martinique 26 Fi 1/2

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Les Abolitions dans les Amériques 

Fort-de-France, Société des Amis des Archives, 200p.