L'esclavage à la Martinique

ANCÊTRES ESCLAVES


Les limites et les difficultés de la recherche

La question du patronyme [1]

Un des obstacles à la recherche est bien certainement l’absence de patronymes avant l’affranchissement, voire les fluctuations dont ils sont l’objet jusqu’à la fin du XIXe siècle [2].


Une fois attribué, le patronyme peut aussi être un faux ami : c’est le cas pour les patronymes constitués par le prénom de la mère (les Elisabeth, les Catherine), très communs. C’est aussi le cas pour les patronymes venus de France : l’emploi par les affranchis de noms de famille déjà portés par les blancs a fait l’objet d’interdictions répétées, du Code noir à l’ordonnance du 29 avril 1836. La pratique, assez courante au XVIIe siècle, se réduit progressivement. Dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, la « réaction blanche » contre la prolifération de la classe des affranchis produit plusieurs règlements interdisant le port du nom du père blanc à leur progéniture illégitime (notamment l’ordonnance du 6 janvier 1773). A posteriori, un nom de famille « blanc » semble indiquer une parenté illégitime de l’affranchi. Sans être rare, ce cas de figure n’est pas systématique : le simple parrainage a pu l’autoriser. Il est des cas où l’esclave devenu libre porte un prénom suivi de la mention « à N. » ou « dit N. », N. désignant son ancien maître. La nuance introduite par la conjonction tombe facilement.


« Aucune déclaration, faite en vertu de la présente ordonnance, ne pourra contenir des noms patronymiques connus pour appartenir à une famille existante, à moins du consentement exprès et par écrit de tous les membres de cette famille » (ordonnance du 29 avril 1836, art. 4).


En 1848, il est soigneusement évité de donner des noms existants, mais des anagrammes ne sont pas dédaignés. Suivant les cas, le nom de famille fut déclaré par les intéressés eux-mêmes (prénom de la mère, surnom, patronyme d’origine africaine ou européenne…), ou attribué au gré de l’officier d’état civil, selon des références bibliques, antiques, sous forme d’anagramme ou de sobriquet.


Dans Le Quatrième siècle (Seuil, 1964), l’écrivain Edouard Glissant évoque sur un ton épique ce moment.

Guillaume Durand, dans la publication de sa thèse, livre une étude approfondie des noms attribués en Martinique.

 Remonter à l’Afrique ?

Quand on sait qu’en 1848 à la Martinique, environ 7% des esclaves venaient directement d’Afrique, il est tentant de rechercher l’origine de l’ancêtre déporté. On est pourtant bien souvent réduit à cette mention « né en Afrique », portée par exemple dans les registres d’individualité ou d’état civil des années 1830. On l’aura compris, le flou de cette mention est lié à la clandestinité de la traite depuis 1815. Dans les documents antérieurs, les chances de trouver une mention apparemment plus précise comme « mine », « arada », « congo », « moudongue »…sont plus fréquentes, mais aléatoires. Au niveau individuel auquel se situe le généalogiste, les mentions d’origine des esclaves de traite font problème : ainsi, quand les listes mentionnent la « nation » d’esclaves bossales, celle-ci est sujette à caution, les Européens n’ayant qu’une connaissance superficielle de la situation ethnopolitique de l’Afrique à l’époque de la traite. De plus, la prohibition de la traite au XIXe siècle encourage de nouvelles routes commerciales entre les îles de la Caraïbe, notamment de Cuba vers les petites Antilles car la traite y perdure jusqu’aux années 1860. Si une exploitation statistique fiable a pu être faite des sources relatives aux armements négriers, rarement nominatives d’ailleurs, pour identifier les grands courants de la traite, l’usage que peut en faire le généalogiste est plus périlleux. Une toute récente base de données nominative des « Dahoméens en esclavage » peut, avec précautions, être mise en relation avec des noms existant en Martinique.

 

Pour les anciennes colonies françaises, il est indéniable que la période 1830-1860 joue un rôle-clé pour rechercher un ancêtre du fait d’un plus grand contrôle administratif sur la population esclave et par conséquent d’une forte production de documents écrits.

Par comparaison, les sources restent cependant bien moins abondantes que dans les pays où l’esclavage, et même la traite clandestine, ont subsisté plus longtemps, (comme les Etats-Unis, Cuba, Porto-Rico, le Brésil).


En effet, à partir du deuxième tiers du XIXe siècle, l’esclavage fait l’objet d’une vigilance accrue (recensements, récits écrits) et dans les années qui suivent les dernières abolitions, les folkloristes ont même enregistré des voix d’esclaves, comme la campagne de collecte de Lomax aux Etats-Unis dans les années 1930 accessible aujourd’hui en ligne.


Au Brésil et à Cuba, l’emprise de l’Eglise catholique et sa forte structuration ont également permis la constitution de sources sérielles plus cohérentes. Les sources ecclésiastiques de l’esclavage ont fait l’objet d’une recension exhaustive et leur numérisation est en cours . On y trouve en particulier les registres paroissiaux concernant les esclaves qui peuvent remonter au XVIIe siècle.

Malgré les disparités exposées, reconstituer une généalogie esclave dans les anciennes colonies françaises n’est finalement pas une mission impossible. Encore faut-il, les parts du jeu et du deuil faites, déployer patience et ténacité.

 


[1] On peut se référer à Danièle Laouchez, « Quelques origines de noms de famille à la Martinique », Nouvelle revue des Antilles, n°3,1er trim. 1990, p.13-35 et Guillaume Durand, Les patronymes attribués aux affranchis avant 1848 et aux nouveaux citoyens après 1848 en Martinique, mémoire de DEA, Université Antilles-Guyane, 2001, 138 p. – annexes, et à B. et Ph. Rossignol, « Les noms donnés aux anciens esclaves des Antilles, des origines à 1848 », communication présentée au XIIIe congrès national de généalogie, Besançon 1995.

[2] C’est avec l’ordonnance du 29 avril 1836 que l’affranchi doit recevoir obligatoirement un nom patronymique. B. et Ph. Rossignol ont remarqué ces variations dans les premières études qu’ils ont menées sur les dossiers de secours constitués après l’éruption de la Montagne Pelée de 1902 : il s’agit le plus souvent de graphies variables, mais on peut même trouver des emplois de surnoms ou de noms de « savane » dans les actes officiels, rendant l’identification problématique. Un certain nombre de libres ont introduit en justice, avant l’abolition, des demandes d’attribution de nom patronymique. On en trouve la trace dans les dossiers de naturalisation du ministère de la Justice (Archives nationales, CHAN, sous-série BB11).

[3] Evaluation statistique faite par Guillaume Durand.

[4] Voir l’encart consacré à ce sujet et les travaux de J. Mettas, S. Daget, E. Saugera, ainsi que le site américain compilant les dépouillements réalisés sur les armements de traite au XIXe siècle par Ph. Curtin et H. Klein http://dpls.dacc.wisc.edu/slavedata/slaintro1.html

[5] La vitalité de sites généalogiques « africains-américains » en témoigne, comme Afrigeneas.

[6] Sur le site de la Bibliothèque du Congrès, le programme http://memory.loc.gov/ammem/collections/voices/

[7] Projet piloté par l’université Vanderbilt, en association avec York University au Canada et Universidade Fluminense de Rio de Janeiro La présentation du projet est accessible sur le site de Vanderbilt : www.sitemason.vanderbilt.ed/ecclesisasticalsources

[8] Jean Hébrard, de l’Ecole des hautes études en sciences sociales, a notamment travaillé sur le dépouillement des registres de baptêmes de Salvador de Bahia.