L'esclavage à la Martinique

REPÈRES HISTORIQUES


Le quotidien des esclaves

 Le travail et les métiers

Le régime du travail est encadré par le Code Noir (édits de mars 1685 et de mai 1724). Par nature l'esclave est là pour travailler à la discrétion du maître, à seules conditions pour ce dernier de respecter le repos dominical et les fêtes religieuses et à lui assurer le logis, la nourriture et levêtement.


Le travail agricole est le lot de la majorité des esclaves. Ces « nègres de houe » forment « l’atelier », dirigé par un commandeur. Les enfants sont mis au travail dès l’âge de 6 ans dans des « petites bandes », selon une pratique qui perdurera jusqu’aux années 1930 !


Le travail dans les champs de canne est le plus pénible, avec des variations saisonnières (récolte de février à juin environ). En Martinique, le café, et dans une moindre mesure le cacao ont également employé une main-d’œuvre servile non négligeable.


L’habitation a également besoin de domestiques, les « nègres de case », majoritairement des femmes, qui accèdent, parleur proximité avec les maîtres, à des privilèges (notamment la perspective de la liberté pour bons et loyaux services) enviés, mais sont également plus étroitement assujettis.


Dès le XVIIIe siècle, les esclaves accèdent à des métiers plus spécialisés, auparavant exercés par des employés ou artisans blancs :sur l’habitation (nom donné à la plantation dans les Antilles françaises), ce sont des commandeurs noirs qui encadrent les ateliers, tandis que la sucrerie ou la distillerie emploie des esclaves spécialement qualifiés. Mais c’est surtout l’univers de la ville, surtout à Saint-Pierre, qui offre des opportunités nombreuses de nouveaux métiers : pêcheurs, canotiers, dockers, manœuvres, charpentiers, boulangers, commis de magasins...


Les « nègres à talent », ayant un métier spécialisé, sont fréquemment loués par leur maître, en fonction des besoins, et touchent une part du gain du maître, qui leur permet de se constituer un pécule.A côté du travail pour le maître « pou béké-a », se développe un travail « pour soi » de l’esclave, notamment le samedi pour cultiver un lopin et assurer sa subsistance, , est devenu la règle dès la fin du XVIIIe siècle.

 La vie matérielle

Les dispositions du Code noir, précises sur les obligations des maîtres pour assurer les besoins vitaux des esclaves, n’ont été suivies que dans quelques habitations, ou à certaines périodes.


L’habitat des esclaves, très modeste, obéit à des techniques de construction qui se transmettent jusqu’au milieu du XXe siècle : cases d’une pièce, parfois deux, maçonnées dans les quartiers d’esclaves des grandes habitations (les rues « cases-nègres », telles qu’on peut encore les voir à la Poterie des Trois-Ilets, sur l’habitation Gaigneron au Lamentin…). La construction en « gaulettes » et torchis, couverte de paille de canne ou de palmier est fréquemment représentée dans les gravures du XIXe siècle. La cuisine se fait à l’extérieur, sur un potin au charbon de bois, d’où un ordinaire peu varié. 

Cases de Nègres, Beyer - Arch. dép. Martinique, 5 Fi 58

A la Martinique, dès le XVIIIe siècle, les maîtres ont le plus souvent remplacé la fourniture de vivres par l’attribution d’un jardin et d’une journée, le « samedi nègre », par lesquels l’esclave assure lui-même sa subsistance, voire un surplus à vendre au marché. Sur les habitations les plus vastes, ou en temps de pénurie, les propriétaires consacraient plusieurs carreaux de terre aux cultures vivrières (essentiellement le manioc), cultivés collectivement par l’atelier. 

 

Le vêtement est un enjeu considérable pour les esclaves qui ,toute la semaine, travaillent vêtus de hardes, mais peuvent gagner de la considération sociale par de beaux vêtements aux jours de repos. Le regard ironique des observateurs extérieurs sur ces pratiques de parure du corps est donc injustifié.


Obligés de travailler, les esclaves ne sont pas libres de circuler, et sont tenus de présenter un « billet » de leur maître à toute réquisition lors de leurs déplacements : cette disposition doit empêcher le marronnage, ainsi que les regroupements, potentiellement séditieux. 

 


Pour savoir plus sur l’alimentation, visitez l'exposition BNPM

Mémoires de la table

 La vie sociale et familiale

 


Nègres et Négresses de la Martinique dansant la Chica. 

Arch. dép. Martinique, 15 Fi 136
 

On distinguait l’origine des noirs de traite en termes de « nations » (arada, elmina, mandingue etc.). Les générations suivantes, créolisées, construisent un nouveau système social et culturel, marqué par la formation et l’usage du créole, par des modes d’organisation hérités de leur société d’origine, mais aussi inventés pour répondre aux contraintes imposées par la vie sur l’habitation. La qualification du travail sur l’habitation, le statut personnel dans la société africaine d’origine, voire le charisme personnel, dessinent une hiérarchie reconnue par les esclaves. Cette hiérarchie structure les sociétés d’esclaves, en partie fondées sur l’origine culturelle, mais aussi lieu de brassage et de solidarité. Les fêtes et danses, le carnaval constituent des occasions de sociabilité. A ces occasions, la musique et la danse se transmettent entre les générations, perdant la plus grande partie de leurs attributs sacrés, mais constituant un héritage culturel aujourd’hui valorisé. 

On a longtemps pensé que les esclaves n’avaient quasiment pas de vie familiale, au vu du faible nombre de mariages. Si les conjoints appartenaient à deux propriétaires différents, il était très difficile de les réunir. Les recherches généalogiques mettent pourtant en évidence des mariages religieux, puis civils, moins rares qu’on le pensait. Dans les faits, si la matrifocalité est majoritaire, on peut parler de famille esclave, de nombreux témoignages permettant d’identifier des unions stables même hors mariage. 

A l’abolition, les mères de famille se présentent en général accompagnées de tous leurs enfants.

 La religion des esclaves

 

Venus de différentes régions d’Afrique, les esclaves ont emporté des systèmes de pensée et de croyance qui se sont rapidement transformés par influences réciproques et par contact avec le catholicisme, religion d’Etat aux Antilles françaises. Tous les esclaves étaient systématiquement baptisés, la conversion au christianisme étant, pour les rois catholiques, une justification de la traite négrière. Jusqu’en 1763, les pères jésuites sont les « curés des nègres », en particulier à Saint-Pierre. 

 

Dutertre, Jean-Baptiste, « De la conversion des nègres  la religion catholique, leur dévotion quand ils l’ont embrassée », Histoire générale des Antilles, t. II, 1667, ADM Rés. 8° 61

Les autres ordres religieux, comme les dominicains (dont le célèbre Père Labat) ou les capucins, jouent aussi un rôle, mais la christianisation reste superficielle, permettant le développement d’une religiosité syncrétique.Le brassage culturel, la fin de la traite et le renouveau de l’instruction religieuse des esclaves (installation des frères de l’Instruction chrétienne, dits de Ploërmel, en 1839, ordonnance rendant obligatoire l’instruction religieuse des esclaves en 1846) n’ont pas permis le développement de cultes spécifiques, comme le vaudou en Haïti ou la santeria à Cuba.


Mais à côté d’une pratique chrétienne empreinte de caractères bien spécifiques (culte des morts/esprits des ancêtres et des saints, recherche d’une protection contre le malheur par des images saintes ou des rites de bénédiction…), la Martinique a vu le développement du « quimbois », ensemble de croyances, rites et pratiques magiques, partagé par les esclaves et les libres, et ce jusqu’au XXIe siècle.



Pour en savoir plus, lisez

L’Eglise martiniquaise et la piété populaire XVIIe-XXe siècles

Fort-de-France, Archives départementales, 2001, 123p.