L'esclavage à la Martinique

REPÈRES HISTORIQUES


Vers l'abolition de l'esclavage

 

La fin de l’esclavage à la Martinique s’insère dans un mouvement global qui touche l’ensemble de l’Europe et de l’Amérique : l’abolition définitive dans les colonies françaises, en 1848, survient cinquante ans après la première abolition, dictée par l’insurrection de Saint-Domingue et l’action de Toussaint-Louverture. La première abolition proclamée en 1793 à Saint-Domingue et en 1794 à la Guadeloupe, n’a jamais été appliquée à la Martinique qui, aux mains des Anglais, a maintenu sans discontinuer l’esclavage.

Le processus est cependant enclenché : après une phase, qui touche les colonies britanniques : interdiction de la traite négrière (1807), puis émancipation (1833), les toutes proches colonies françaises sont concernées.

 
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Vue de l'incendie de la ville du Cap Français. - Arch. dép. Martinique - 15 Fi 182  

La fin de la traite négrière ?

Au Congrès de Vienne (1815), la traite négrière, déjà supprimée par le Royaume-Uni dès 1807, est officiellement supprimée et la France doit prendre des dispositions pour réprimer les infractions. Toutefois, les armements de navires au départ de Bordeaux et de Nantes pour introduire des esclaves dans tous les pays d’Amérique se poursuivent activement plus ou moins clandestinement. En Martinique, de nombreux esclaves, provenant principalement du golfe du Bénin (actuel Nigéria) et du Congo, sont importés jusqu’au début des années 1830. En témoignent les nombreuses mentions de « né en Afrique » dans les actes d’individualité de 1848, et surtout le dramatique naufrage de l’anse Caffard, en 1830, dont seuls 86 Africains réchappent

Le monument Cap 110 (réalisé par Laurent Valère) érigé en 1998 en a inscrit le souvenir sur le site même du drame.

L’accord franco-britannique qui permet le droit de visite de tout navire suspect, en 1831, réduira drastiquement le trafic, sans toutefois le supprimer, jusqu’aux dernières abolitions dans les colonies espagnoles et au Brésil.

 

Nègres de traite en voyage, Buttura (dessinateur) Lalemant (graveur) - 

Arch. dép. Martinique - 15 Fi 128

 

Bâtiment négrier fuyant les croiseurs et jetant ses esclaves à la mer. - 
Arch. dép. Martinique - 15 Fi 120

Les transformations économiques et technologiques

Le développement de la culture de la betterave, qui concurrence le sucre antillais, d’une part, la nouvelle technologie de production du sucre de canne, grâce aux moulins à vapeur, puis aux usines centrales, ont un impact sur l’esclavage à partir des années 1830. En effet, la chute du cours du sucre entraîne de grandes difficultés financières chez les colons antillais. Les besoins de productivité, la mécanisation, la technicité des nouveaux métiers du sucre ouvrent des perspectives pour le travail salarié, au détriment du système de production servile. Dans les années 1840, les lois et ordonnances promues par le baron Mackau, ancien gouverneur de la Martinique, devenu ministre de la Marine et des colonies, en adoucissant le régime de l’esclavage, imposent de nouvelles contraintes aux maîtres, et réduisent encore plus la rentabilité du travail servile.


Les planteurs guadeloupéens sont les premiers à prendre conscience de cette nouvelle donne, si bien que les plus réalistes se rallient finalement à l’émancipation, sous conditions.

En Martinique, ces mutations viennent plus tardivement, si bien que la classe des colons résistera jusqu’au bout au mouvement de l’histoire. Quelques-uns, menés par Pécoul, se rallient toutefois à l’émancipation, mais avec une indemnité  en leur faveur.


A la fin des années 1950, l’historien Eric Williams, grâce à une lecture marxiste des faits historiques, a mis en avant l’importance des changements économiques du début du XIXe siècle dans l’abolition de l’esclavage. Il s’agissait ainsi de battre en brèche une interprétation morale de l’histoire politique européenne.


 

[Punition d'esclave : planteur fouettant son esclave refusant de travailler]. Guerre des sucres, Daumier (graveur) Aubert (imprimeur) -  Arch. dép. Martinique - 15 Fi 137

 

 

Enterrement du sucre indigène - 
Arch. dép. Martinique - 15 Fi 253

 L’abolitionnisme

Dans l’opinion européenne et nord-américaine, mais aussi dans les colonies, dès la fin du XVIIIe siècle, la philosophie des Lumières, l’affirmation de la valeur universelle des droits de l’homme, comme, dans certains cas, des convictions religieuses intransigeantes, débouchent sur la « philanthropie » qui milite pour l’abolition de l’esclavage des noirs. Ces courants de pensée se structurent autour d’organisations, comme la Société des Amis des Noirs, s’expriment dans des organes de presse, se répandent dans des réseaux comme la franc-maçonnerie et se font entendre dans l’arène politique.


Ils entretiennent des relations étroites avec les élites de couleur des colonies qui, depuis la Révolution, réclament l’égalité des droits des libres, sans distinction de couleur de peau.

Sous la Monarchie de Juillet, à la Chambre des Pairs, nombreux sont les représentants acquis à la cause, mais ils sont fort peu à réclamer l’abolition immédiate.


En France, entre 1832 et 1845, plusieurs propositions et commissions traitent de la question de l’émancipation, la dernière, présidée par le comte de Broglie, proposant une émancipation à terme. Ces propositions sont farouchement combattues par les colons martiniquais qui brandissent le spectre de la ruine, et le souvenir douloureux de la révolution de Saint-Domingue pour refuser toute évolution du système, pourtant déjà fortement menacé. Face à ces tergiversations, quelques personnalités adoptent des positions plus radicales, comme Cyrille Bissette. 


Bissette,« grand » mulâtre martiniquais, a été victime avec Fabien de la brutale répression sous la Restauration (1824) pour ses opinions favorables à l’égalité des hommes de couleur libres avec les blancs. Il s’installe à Paris sous la Monarchie de Juillet et affirme sa position abolitionniste dans la Revue des colonies qu’il dirige de 1834 à 1842.


Et surtout Victor Schoelcher, dont le nom reste à tout jamais associé à l’abolition de 1848, qui consacrera sa vie à l’émancipation des noirs. Dès 1842, il réclame, dans un ouvrage extrêmement documenté grâce au réseau épistolaire qu’il entretient dans toute la Caraïbe et au-delà, l’abolition immédiate de l’esclavage.

Société française pour l'abolition de l'esclavage, Revue des Colonies, février 1835 - 
Arch. dép. Martinique - Rés 8° 108